Arcadievna

Vingt ans après

10 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Ce n’est pas faire preuve d’une grande originalité que de parler, en ce soir du 9 novembre, de la chute du Mur de Berlin. Tant pis, j’assume.

J’assume parce que je ressens une réelle émotion. Je la sentais venir, monter, ces dernières semaines. Tous les ans depuis vingt ans, je pense à l’Allemagne au début du mois de novembre.

Porte de Brandebourg, 1989

Porte de Brandebourg, 1989

 

En novembre 1989, j’avais tout juste dix ans. Je n’étais qu’une toute petite fille. Je commençais alors à apprendre l’allemand, préféré depuis toujours à l’anglais, je ne sais pourquoi. Nous n’avions pas la télévision à la maison, par choix de mes parents. Plutôt des livres, des journaux. Mais toujours, toujours, mes parents nous parlaient de ce qui se passait dans le monde, avec un certain recul et une volonté de nous exposer les choses dans un contexte plus large.

Ce soir là, et les jours qui ont suivi, j’ai vu mes parents pleurer. De joie. Je me souviens de l’incroyable joie des adultes. Je me souviens de cette ambiance survoltée, des voisins chez qui nous sommes allés regarder en famille ces images désormais historiques.

La chute du Mur de Berlin a été pour moi une naissance à l’histoire et à la politique. Je me souviens comme si c’était hier du chamboulement qui s’est alors passé dans ma tête, de ma boulimie de lectures sur le sujet (pas facile de trouver des livres pour une gamine de dix ans sur ces sujets…), de ma plongée dans l’histoire de la guerre froide. Je dévorais des livres plus ou moins authentiques sur l’Allemagne de l’après-guerre, sur le printemps de Prague, sur la Pologne, sur les goulags russes.

Je suis allée pour la première fois à Berlin en 2007. J’ai été émue encore, terriblement, en me rendant sur ces lieux symboliques : Reichstag, Porte de Brandebourg, Alexanderplatz. Dans cette ville si chargée d’histoire, où chaque maison, chaque place, porte douloureusement en elle les stigmates du passé, je me suis sentie fouillée, remuée, mise tout d’un coup devant la réalité nue, grise et froide de l’Histoire.

Et, donc, tous les ans, depuis ce mois de novembre 1989, je pense à l’Allemagne, ce pays si meurtri, qui a vécu un XXe siècle si noir. Oh je n’ai pas de grandes leçons à en tirer, pas de considérations philosophiques ou politiques particulières. Cette Allemagne a vécu à peu près le pire de ce qui s’est passé en Europe au XXe siècle. Elle en est sortie dans un état que je n’aime pas particulièrement. Je trouve les allemands généralement trop peu à l’aise avec leur histoire. Cela peut se comprendre, bien sûr.

Mais diabolisés, « dénazifiés » à la hache, américanisés d’un côté, soviétisés de l’autre, ils me semblent avoir perdu beaucoup de leur singularité.  Où sont les allemands poètes, wanderer, romantiques, aristocratiquement fous du XIXe ? Où sont ces prussiens fiers et droits, durs mais admirables d’éducation et de principes (vous savez, Erich Von Stroheim dans la Grande Illusion, cet archétype de l’officier prussien) ?

Vingt ans après la chute du Mur, je suis évidemment heureuse que cette balafre ait disparu. Vraiment, profondément heureuse. Pour l’Allemagne et pour tous les pays de l’Est qui vivaient cette utopie ubuesque et dangereuse, totalitaire et bureaucratique. Mais j’attends encore la renaissance de l’Allemagne. Je pourrais étendre cette réflexion à d’autres pays de l’Est, encore frustrés par leur passé, incapables de retrouver leurs racines profondes. La Russie peut-être y arrivera, si elle ne se laisse pas grignoter plus avant par le consumérisme et le matérialisme. Mais les autres ?

La folie nazie et la folie communiste ont détruit ce qu’il y a de plus précieux pour un peuple : sa singularité. Et cela, mur détruit ou pas, il sera difficile de le retrouver.

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En vrac

8 novembre 2009 · 3 commentaires

http://www.flickr.com/photos/24841050@N00/2684722

Pluie (par Jam443, sur Flickr)

  • Pluie, pluie, pluie. Vent aussi. Il ne fait pas vraiment froid mais ce temps maussade donne froid. On ne sort que le strict minimum. Les briques, d’ordinaire si joyeuses et chaleureuses, semblent sales. Tout fait la gueule. Les feuilles mortes, les rues, les gens.
  • J’ai emprunté à la bibliothèque Les Onze, de Pierre Michon. D’ordinaire j’ai tendance à fuir les livres primés dans les prix littéraires, mais je me suis laissée tenter, après la note plutôt positive de Stalker. Et puis le sujet me plaît bien. Je ferai ma petite critique personnelle lorsque je l’aurai lu (je commence immédiatement).
  • Trouvé aussi, presque par hasard, la Minute prescrite pour l’assaut de Jérôme Leroy. Outre que Jérôme Leroy a un très bon sens des titres (j’avais adoré, dès le titre, Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine, et le reste m’avait bien plu aussi ; idem pour la Grâce efficace), j’aime bien ses romans et ses nouvelles. Il a une écriture vive, précise et acérée. Ses romans sont toujours à demi apocalytiques, à demi sarcastiques. Une sorte de désespoir un peu comique, un peu anarchiste. Bref j’aime bien. Et je me régale d’avance de ce roman dont curieusement je n’avais pas vu la sortie l’an dernier.
  • Du coup ça me fait penser à un autre auteur, Olivier Maulin, dont j’avais vraiment aimé le premier roman En attendant le roi du monde. Je viens de voir qu’il a beaucoup publié depuis, et que j’ai tout raté. Il va falloir rattraper ça.
  • Suite logique : Sylvain Tesson, Jérôme Leroy, Olivier Maulin, trois auteurs bien vivants, jeunes et talentueux, dont j’aime beaucoup les livres. Où est donc passée ma vieille manie d’adolescente de ne lire que des auteurs morts pour profiter du tri fait par le temps ? Tout se perd…
  • Et je me dis que vraiment, ces dernières années, je passe totalement à côté de la littérature. Je me rends compte des publications un ou deux ans après. Je ne lis pas assez. Je devrais reprendre mes bonnes habitudes (sinon mon rythme effréné d’avant, impossible avec ma surcharge de travail en tous sens), au moins lire un peu plus. Reprendre une activité littéraire minimale. Et pourquoi pas me remettre à écrire un peu ? J’ai un chantier en route depuis deux ans, toujours pas terminé…

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Foule et individualité

7 novembre 2009 · 2 commentaires

The Porteous Mob (James Drummond 1816-1877)

The Porteous Mob (James Drummond 1816-1877)

Ces jours-ci, c’est drôle, j’ai souvent l’occasion de réfléchir à la notion de « foule » et à ses comportements.

Est-ce parce que mon travail me porte à m’occuper de masses de clients, à essayer d’influencer sur leurs comportements d’acheteurs par des méthodes « douces » ?

Est-ce parce que, la fatigue faisant son travail, la nervosité me gagne et que je deviens plus sensible à la grossièreté de comportement qui se dégage de la foule ?

Quelques réflexions en vrac, je n’ai pas assez de neurones valides pour élaborer une réflexion plus poussée.

Mon patron m’a prêté un petit livre appelé « Science et communication font-elles bon ménage ? ». Écrit par un scientifique pur et dur passé au commerce, ce livre rapproche des grandes lois de la physique (et principalement de la physique des particules et des fluides) des lois du marketing. Bon, honnêtement parfois j’ai des difficultés à comprendre ses équations ou ses exposés scientifiques (on ne se refait pas) mais il est assez passionnant de voir à quel point le comportement d’une masse de clients obéit à des lois qui semblent immuables et déterminées, qu’on parle de particules infinitésimales ou de foule consumériste.

J’ai lu ce soir un petit livre de Jean Teulé, « Mangez-le si vous voulez », qui romance l’épisode terrible (mais réel) d’un petit village de Dordogne qui, en 1870, a basculé dans l’irrationnel et a lynché, brûlé et mangé un jeune homme de la région sans aucune raison réelle.

J’avais acheté ce livre cet été, intriguée par le sujet, et gardant un bon souvenir d’un autre livre de Jean Teulé (Je, François Villon). Celui-ci est plutôt mal écrit et brouillon, mais le fond du sujet est quand même passionnant.

Comment, dans un accès de folie collective, une foule de gens « normaux » peut en arriver à des actes d’une inhumanité incroyable envers un voisin. Un homme que tout le monde connaissait et respectait. Quels mécanismes de frustration, amplifiés par un climat de guerre et d’inquiétude, par un patriotisme non réellement compris, par des souffrances personnelles, par un désir de purge des phobies et des pulsions, peuvent amener au meurtre le plus ignoble.

C’est un aspect qui m’a toujours intéressée. Je ne suis pas très au fait des théories sur la psychologie des foules, pourtant. J’en suis restée au stade de l’empirisme. Mais j’aimerais comprendre pourquoi notre esprit, notre intelligence, peuvent à ce point être tributaires de lois floues, de forces qu’on ne soupçonne pas et qui ne proviennent que de l’effet de masse.

Comme je ne suis pas déterministe pour deux sous, ce regard que je pose sur la « foule » et ses comportements porte une part de frayeur également : suis-je moi aussi totalement dépendante de ces forces ? Mon esprit de contradiction naturel n’est-il pas également une manière de suivre des lois de comportement très réelles ? Quand j’essaie de m’extraire de la masse, ne suis-je pas en train de m’insérer dans une autre masse ?

J’en ai eu le sentiment dernièrement en m’intéressant à certains « contradicteurs » patentés. Eux aussi ont leur masse qui les suit, aveugle et soumise. Battant des mains à chaque sortie du Maître et ne prenant aucun recul. S’opposant à d’autres masses tout aussi solidaires et dérapant dans l’irrationnel.

Je n’aurais pas songé il y a quelques années seulement que je pourrais me reconnaître dans une formule comme « ni Dieu ni maître »… Et pourtant, instinctivement c’est ce que je recherche. Parfois tentée de me rapprocher de certaines étoiles attirantes par leur originalité, je m’en détourne bien vite, ou j’essaie de garder une distance critique. J’ai l’impression de faire preuve à la fois du seul réflexe indispensable : préserver son individualité profonde ; et en même temps d’être incroyablement prétentieuse en prétextant que je peux m’extraire de toute influence.

La vie intellectuelle n’est-elle alors que balancement entre diverses influences ou soumission à une seule ? Comment se nourrir des réflexions des uns et des autres selon leur richesse à un instant précis, sans tomber dans une attitude de disciple ? N’est-ce pas une attitude détestable de consommateur que de picorer à droite, à gauche, ce qui nous nourrit l’esprit sans accepter de rendre ce picorage par une sorte de reconnaissance qui devient trop vite de la soumission ?

Si encore j’avais des talents de chef, cela serait finalement facile : je suppose que lorsqu’on est suivi par une masse, on ne se pose plus ce genre de questions. Mais ce n’est pas le cas. Lorsqu’on manifeste envers moi le moindre sentiment de suivisme aveugle, je suis capable des choses les plus bêtes pour qu’on arrête de me « suivre ». Je déteste être suivie sans discernement.

Alors que faire (comme disait ce pauvre meneur de Lénine) ?

J’aimerais pouvoir me nourrir de mes relations avec les autres en leur témoignant simplement ma gratitude, sans me sentir obligée d’approuver toutes les actions, toutes les pensées, tout ce qu’est l’autre. J’aimerais que les relations soient moins manichéennes, que la mesure des sentiments et des pensées soit faite de façon plus fine. J’aimerais… j’aimerais pouvoir ouvrir mon esprit et mon cœur sans craindre d’être récupérée. En ayant le droit de m’arrêter où je le souhaite. En étant totalement en confiance. Mais où que je tourne mes regards, je ne vois la plupart du temps que désir de posséder l’autre en son entier et de le façonner à son image.

Peut-être que je n’arrive pas à trouver cet équilibre parce que je n’ai pas assez de choses à donner. Peut-être. Peut-être que si mon esprit était plus nourri, plus intéressant, plus riche, l’autre n’aurait pas besoin de me cannibaliser pour avoir un échange avec moi. Peut-être.

Tout cela n’est pas très réjouissant… Mais à part ça tout va bien, hein ;-)

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Montherlant, pour le plaisir

3 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Permiso de Corrida, Carlos Valenti (1888-1912)

Permiso de Corrida, Carlos Valenti (1888-1912)

Ces jours-ci, je relis Montherlant.

J’ai eu ma « période Montherlant » , il y a quelques années. J’ai dévoré les Célibataires, puis les Jeunes filles. Je sortais d’une « période Huysmans » et Montherlant me semblait d’une simplicité et d’une clarté folles après les lignes tourmentées, oniriques et floues de Huysmans. J’aimais cette ironie cinglante, cruelle, dépeignant dans leurs moindres détails turpitudes et faiblesses. J’aimais la complexité et la richesse des personnages que Montherlant mettait en scène.

Montherlant me semblait solaire.

Puis j’ai lu le Port-Royal et y ai vu les déchirements des religieuses. Je me suis plongée dans la Reine morte, dans le Maître de Santiago.

Montherlant m’est alors apparu comme une force déchirante et déchirée.

Et puis il y a quelques semaines j’ai acheté chez un bouquiniste Montherlant par lui-même, de Pierre Sipriot. Cela m’a apporté une vision un peu plus épaisse de Montherlant. Une sorte d’unité. J’avais lu un peu Montherlant (mais pas tout, loin de là), mais j’avais peu lu sur Montherlant. En général les études littéraires et les biographies d’écrivains m’ennuient profondément et ont tendance à me couper le goût de la lecture. Mais là, j’y ai trouvé une connaissance fine et aimante de l’écrivain, un petit livre en forme d’hommage éclairé.  C’est un régal et cela me donne envie de lire à nouveau Montherlant.

En revanche, sa réputation d’écrivain sulfureux n’aide pas : il est difficile de trouver Montherlant en librairie, et comme je déteste lire dans la Pléiade… je vais partir à la chasse sur internet.

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