Arcadievna

Jérôme Leroy, quand on célèbre la fin du monde…

29 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Apocalypse

Apocalypse (par nagillum, sur Flickr)

Je viens de terminer la lecture de La minute prescrite pour l’assaut, de Jérôme Leroy.

Encore du Jérôme Leroy dans toute sa splendeur… quoique… il faudrait peut-être qu’il se renouvelle, sous peine d’être à terme défini comme un écrivain « de fin du monde ».

J’ai découvert Jérôme Leroy il y a un peu plus de deux ans, en lisant Monnaie bleue, un roman si noir que le noir semble lumineux à côté. J’ai continué, dévorant à peu près tout ce qu’il avait écrit, et la liste commence à devenir longue. Et puis j’avais totalement raté ce roman, La minute prescrite pour l’assaut, paru en 2008.

L’histoire est simple : c’est la fin du monde. On est, à vue de nez, dans les années 2015. La pollution est extrême, la confusion sociale à son comble, les sociétés sont tellement sclérosées par la consommation, la paresse, le tout-sécuritaire et le manque d’âme, qu’il arrive un moment où tout implose.

Au milieu de cela, et comme dans tous les romans de Jérôme Leroy, quelques personnages, quelques Humains, restent lucides et conscients de l’importance des fondamentaux : lire, bien boire et bien manger, aimer.

Dans ce roman, la pièce centrale, c’est Kléber. Romancier et enseignant (tiens, comme Jérôme Leroy !), communiste canal-historique, mais un drôle de communiste qui lit Ernst Jünger et Philippe Muray, et ressemble plus à un anarchiste de droite qu’à Marie-Georges Buffet. Kléber résiste sans idéologie, mais parce qu’il ne peut pas concevoir de vivre autrement que pour lire, bien boire et bien manger, et aimer. Sa route croise des figures hautes en couleurs, comme Sarah, gendarme, ou l’éditrice connue sous le nom de la Kolkhozienne aux seins nus.

Comme dans tous les romans de Jérôme Leroy (ou presque), il y a cette ambiance de fin du monde au temps présent, décrite avec une ironie cinglante et cette volonté de simplement grossir les traits les plus saillants de notre société, de les pousser à leur paroxysme pour les rendre insupportables. Comme s’il montrait qu’il ne nous suffit de pas grand chose pour arriver à cette fin du monde…

Ce que j’aime dans ces romans, c’est cette conviction que face à l’Apocalypse, la résistance passe par l’intelligence et l’art de vivre. Oh, ça n’est pas une résistance active, pas des sur-hommes qui combattent. Mais quelques personnages, fatalistes et lucides, qui décident que ça n’est pas parce que c’est la fin du monde qu’on devrait arrêter de lire, de bien boire et de bien manger, et de bien faire l’amour.

Les personnages de ces romans ne sont pas des héros, ce seraient même des anti-héros. Ils subissent la situation, finissent par mourir, mais au moins, n’auront pas renoncé.

Jérôme Leroy écrit pour les amoureux de littérature et de bonne chère (et chair). Il parsème ses romans de fines allusions littéraires et historiques, comme des clins d’œils amicaux à ses lecteurs, qui retrouvent ces mèmes dans la plupart de ses romans. Cette complicité, que je suppose consciente de sa part, ajoute encore au plaisir de la langue précise et acérée. Pas de grands effets de styles, mais une écriture vive et piquante, excellemment maîtrisée, et qui – surtout – sait raconter des histoires. Loin du nombrilisme habituel des romanciers français.

Un petit régal, donc.

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Jérôme Leroy, La minute prescrite pour l’assaut, Mille et une nuits, 2008

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Les Harmonies Werckmeister

15 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Flânant sur internet, passant de site en site et de blog en blog comme j’aime à le faire parfois, prête à me laisser séduire, étonner, instruire ou dégoûter, je suis tombée ce soir sur un film.

Un film de Béla Tarr, cinéaste hongrois : les Harmonies Werckmeister. Bien entendu, comme je n’ai vu que des extraits de film (merci Youtube) et que je doute de trouver facilement dans le commerce le film en entier, je n’ai qu’une vue parcellaire. Mais je suis restée scotchée par plusieurs scènes, en fait par toutes celles que j’ai vues. Ce film a des airs kafkaïens.

Deux scènes m’ont particulièrement attirées, par leur densité. Dans la première, le personnage principal (un postier plus ou moins errant, si j’ai bien compris) essaie d’expliquer à un groupe d’hommes frustes dans un bar le principe de l’éclipse de soleil. Dans la deuxième, il n’y a rien à raconter. Juste à saisir l’intense sentiment d’oppression qui se dégage de la scène.

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Pression

12 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Eruption du Mont St Helen par Paul Kane (1847)

Eruption du St Helen (Paul Kane, 1847)

Il faut que je redescende sur terre…

Je suis dans un état de nervosité incroyable depuis des mois. Incapable de m’apaiser, toujours sur le fil, sur le tranchant des émotions, prête à éclater de rire ou en sanglots.

Je tourne à un paquet de cigarettes par jour, cinq heures de sommeil au maximum par nuit. Pression, pression, pression…

Sentiments exacerbés, fragilité extrême, corps tendu qui commence à crier qu’il n’en peut plus.

En même temps, je n’ai jamais senti mon attention aux choses aussi fine, ma curiosité aussi grande, mon ouverture intellectuelle et humaine si franche.

Paradoxe d’un état où tout semble tout d’un coup si réel, si atteignable, où j’ai l’impression de vivre les choses avec beaucoup de sensibilité. Et en même temps état intenable sur la durée. Toutes les semaines je me dis que je ne vais pas tenir, et puis je tiens.

Depuis combien de temps est-ce que je vis dans cet état de fébrilité ? Où chaque jour est un combat pour réussir à tout faire, où jamais une minute n’est vide ?

J’ai peur de m’habituer à cet état, de devenir une sorte de robot en apparence, capable d’enchaîner deux ou trois journées en une. C’est apparemment l’image que les gens qui me côtoient ont de moi, incapables de sentir à quel point je deviens fragile, de plus en plus. À quel point chaque sensation me touche, à quel point un mot peut me donner la joie ou la tristesse, pour une journée complète, tant je deviens sensible à tout ce qui me touche.

Paradoxe d’un état qui me mine mais dans lequel je ne réussis pas à faire autrement que me plaire…

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Vingt ans après

10 novembre 2009 · Laisser un commentaire

Ce n’est pas faire preuve d’une grande originalité que de parler, en ce soir du 9 novembre, de la chute du Mur de Berlin. Tant pis, j’assume.

J’assume parce que je ressens une réelle émotion. Je la sentais venir, monter, ces dernières semaines. Tous les ans depuis vingt ans, je pense à l’Allemagne au début du mois de novembre.

Porte de Brandebourg, 1989

Porte de Brandebourg, 1989

 

En novembre 1989, j’avais tout juste dix ans. Je n’étais qu’une toute petite fille. Je commençais alors à apprendre l’allemand, préféré depuis toujours à l’anglais, je ne sais pourquoi. Nous n’avions pas la télévision à la maison, par choix de mes parents. Plutôt des livres, des journaux. Mais toujours, toujours, mes parents nous parlaient de ce qui se passait dans le monde, avec un certain recul et une volonté de nous exposer les choses dans un contexte plus large.

Ce soir là, et les jours qui ont suivi, j’ai vu mes parents pleurer. De joie. Je me souviens de l’incroyable joie des adultes. Je me souviens de cette ambiance survoltée, des voisins chez qui nous sommes allés regarder en famille ces images désormais historiques.

La chute du Mur de Berlin a été pour moi une naissance à l’histoire et à la politique. Je me souviens comme si c’était hier du chamboulement qui s’est alors passé dans ma tête, de ma boulimie de lectures sur le sujet (pas facile de trouver des livres pour une gamine de dix ans sur ces sujets…), de ma plongée dans l’histoire de la guerre froide. Je dévorais des livres plus ou moins authentiques sur l’Allemagne de l’après-guerre, sur le printemps de Prague, sur la Pologne, sur les goulags russes.

Je suis allée pour la première fois à Berlin en 2007. J’ai été émue encore, terriblement, en me rendant sur ces lieux symboliques : Reichstag, Porte de Brandebourg, Alexanderplatz. Dans cette ville si chargée d’histoire, où chaque maison, chaque place, porte douloureusement en elle les stigmates du passé, je me suis sentie fouillée, remuée, mise tout d’un coup devant la réalité nue, grise et froide de l’Histoire.

Et, donc, tous les ans, depuis ce mois de novembre 1989, je pense à l’Allemagne, ce pays si meurtri, qui a vécu un XXe siècle si noir. Oh je n’ai pas de grandes leçons à en tirer, pas de considérations philosophiques ou politiques particulières. Cette Allemagne a vécu à peu près le pire de ce qui s’est passé en Europe au XXe siècle. Elle en est sortie dans un état que je n’aime pas particulièrement. Je trouve les allemands généralement trop peu à l’aise avec leur histoire. Cela peut se comprendre, bien sûr.

Mais diabolisés, « dénazifiés » à la hache, américanisés d’un côté, soviétisés de l’autre, ils me semblent avoir perdu beaucoup de leur singularité.  Où sont les allemands poètes, wanderer, romantiques, aristocratiquement fous du XIXe ? Où sont ces prussiens fiers et droits, durs mais admirables d’éducation et de principes (vous savez, Erich Von Stroheim dans la Grande Illusion, cet archétype de l’officier prussien) ?

Vingt ans après la chute du Mur, je suis évidemment heureuse que cette balafre ait disparu. Vraiment, profondément heureuse. Pour l’Allemagne et pour tous les pays de l’Est qui vivaient cette utopie ubuesque et dangereuse, totalitaire et bureaucratique. Mais j’attends encore la renaissance de l’Allemagne. Je pourrais étendre cette réflexion à d’autres pays de l’Est, encore frustrés par leur passé, incapables de retrouver leurs racines profondes. La Russie peut-être y arrivera, si elle ne se laisse pas grignoter plus avant par le consumérisme et le matérialisme. Mais les autres ?

La folie nazie et la folie communiste ont détruit ce qu’il y a de plus précieux pour un peuple : sa singularité. Et cela, mur détruit ou pas, il sera difficile de le retrouver.

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